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Anne RIOCREUX alimente sa vocation de son admiration pour les grands auteurs. En poésie, sa préférence va à BAUDELAIRE et à ses célèbres Fleurs du mal mais elle n’hésite pas à se tourner vers Joséphin SOULARY, Philippe DESPORTES ou encore Marceline DESBORDES-VALMORE et Anna De NOAILLES.

Pour ce qui est de la prose, Anne RIOCREUX privilégie l’élégante simplicité de style d’ouvrages tels que Les Choses de la vie de Paul Guimard, La Neige en deuil d’Henri TROYAT, Le Procès de KAFKA. Cependant, c’est certainement la découverte du théâtre de GIRAUDOUX qui l’a le plus marquée, la poésie, l’humour, la justesse et la verve de ses répliques, qualités qu’elle s’est plu à retrouver dans les pièces de SARTRE, dans En attendant Godot de BECKETT ou encore dans Jacques le Fataliste de DIDEROT.

Le Grand Meaulnes

M. Seurel était descendu du petit bureau à deux marches où il était en train de nous faire la dictée, et Meaulnes marchait vers lui d’un air agressif. Je me rappelle combien je le trouvai beau, à cet instant, le grand compagnon, malgré son air épuisé et ses yeux rougis par les nuits passées au dehors, sans doute.

Il s’avança jusqu’à la chaire et dit, du ton très assuré de quelqu’un qui rapporte un renseignement :

« Je suis rentré, monsieur.

-Je le vois bien, répondit M. Seurel, en le considérant avec curiosité… Allez vous asseoir à votre place. »

Le gars se retourna vers nous, le dos un peu courbé, souriant d’un air moqueur, comme font les grands élèves indisciplinés lorsqu’ils sont punis, et, saisissant d’une main le bout de la table, il se laissa glisser sur son banc.

« Vous allez prendre un livre que je vais vous indiquer, dit le maître –toutes les têtes étaient alors tournées vers Meaulnes-, pendant que vos camarades finiront la dictée. »

Et la classe reprit comme auparavant. De temps à autre, le grand Meaulnes se tournait de mon côté, puis il regardait par les fenêtres, d’où l’on apercevait le jardin blanc, cotonneux, immobile, et les champs déserts, où parfois descendait un corbeau. Dans la classe, la chaleur était lourde, auprès du poêle rougi. Mon camarade, la tête dans les mains, s’accouda pour lire : à deux reprises je vis ses paupières se fermer et je crus qu’il allait s’endormir.

« Je voudrais aller me coucher, monsieur, dit-il enfin, en levant le bras à demi. Voici trois nuits que je ne dors pas.

 -Allez ! » dit M.Seurel, désireux surtout d’éviter un incident.

Toutes les têtes levées, toutes les plumes en l’air, à regret, nous le regardâmes partir, avec sa blouse fripée dans le dos et ses souliers terreux.

Poèmes à Lou

Si je mourais là-bas…

Si je mourais là-bas sur le front de l’armée
Tu pleurerais un jour au Lou ma bien-aimée
Et puis mon souvenir d’éteindrait comme meurt
Un obus éclatant sur le front de l’armée
Un bel obus semblable aux mimosas en fleur

Et puis ce souvenir éclaté dans l’espace
Couvrirait de mon sang le monde tout entier
La mer les monts les vals et l’étoile qui passe
Les soleils merveilleux mûrissant dans l’espace
Comme font les fruits d’or autour du Baratier

Souvenir oublié vivant dans toutes choses
Je rougirais le bout de tes jolis seins roses
Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants
Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses
Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants

Le fatal giclement de mon sang sur le monde
Donnerait au soleil plus de vive clarté
Aux fleurs plus de couleur plus de vitesse à l’onde
Un amour inouï descendrait sur le monde
L’amant serait plus fort dans ton corps écarté

Lou si je meurs là-bas souvenir qu’on oublie
-Souviens-t’en quelquefois aux instants de folie
de jeunesse et d’amour et d’éclatante ardeur-
mon sang c’est la fontaine ardente du bonheur
et sois la plus heureuse étant la plus jolie

O mon unique amour et ma grande folie
Les Fleurs du Mal

Les bijoux

La très chère était nue, et, connaissant mon cœur
Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur
Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures.

Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j’aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière.

Elle était donc couchée, et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d’aise
A mon amour profond et doux comme la mer
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.

Les yeux fixés sur moi comme un tigre dompté,
D’un air vague et rêveur elle essayait des poses,
Et la candeur unie à la lubricité
Donnait un charme neuf à ses métamorphoses.

Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l’huile, onduleux comme un cygne,
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,

S’avançaient plus câlins que les Anges du mal,
Pour troubler le repos où mon âme était mise,
Et pour la déranger du rocher de cristal
Où, calme et solitaire, elle s’était assise.

Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de l’Antiope au buste d’un imberbe,
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe !

-Et la lampe s’étant résignée à mourir,
Comme le foyer seul illuminait la chambre,
Chaque fois qu’il poussait un flamboyant soupir,
Il inondait de sang cette peau couleur d’ambre.

Les Roses de Saadi

J’ai voulu ce matin te rapporter des roses ;
Mais j’en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les nœuds trop serrés n’ont pu les contenir.

Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s’en sont toutes allées.
Elles ont suivi l’eau pour ne plus revenir ;

La vague en a paru rouge et comme enflammée.
Ce soir, ma robe encore en est toute embaumée…
Respires-en sur moi l’odorant souvenir.
Electre

LE MENDIANT : De ces hérissons écrasés, vous en voyez des dizaines qui ont bien l’air d’avoir eu une mort de hérissons. Leur museau aplati par le pied du cheval, leurs piquants éclatés sous la roue, ce sont des hérissons crevés et c’est tout. Ils sont crevés, en raison de la faute originelle des hérissons qui est de traverser les chemins départementaux ou vicinaux sous prétexte que la limace ou l’œuf de perdrix a plus de goût de l’autre côté, en réalité pour y faire l’amour des hérissons. Cela les regarde. On ne s’en mêle pas. Et soudain, vous en trouvez un, un petit jeune, qui n’est pas étendu tout à fait comme les autres, bien moins salement, la petite patte tendue, les babines bien fermées, bien plus digne, et celui-là on a l’impression qu’il n’est pas mort en tant que hérisson, mais qu’on l’a frappé à la place d’un autre, à votre place. Son petit œil froid, c’est votre œil. Ses piquants, c’est votre barbe. Son sang, c’est votre sang. Je les ramasse toujours ceux-là, d’autant plus que ce sont les plus jeunes, les plus tendres à manger. Passé un an, le hérisson ne se sacrifie plus pour l’homme. Vous voyez quez j’ai bien compris. Les dieux se sont trompés, ils voulaient frapper un parjure, un voleur, et ils vous tuent un hérisson… Un jeune…
EGISTHE : Très bien compris.
LE MENDIANT : Et ce qui est vrai pour les hérissons, c’est vrai pour les autres espèces.
LE PRESIDENT : Bien sûr ! Bien sûr !
LE MENDIANT : Comment, bien sûr ? C’est complètement faux. Prenez la fouine. Tout président du tribunal que vous êtes, vous n’allez pas prétendre que vous avez vu des fouines mourir pour vous ?
Les Contemplations

Demain, dès l’aube…

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au-dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
Sonnets, poèmes et poésies

Une grande douleur

Comme il vient de porter sa pauvre femme en terre,
Et qu’on est d’humeur triste un jour d’enterrement,
Au prochain cabaret il entre sans mystère ;
Sur les choses du cœur c’est là son sentiment.

Il se prouve en buvant que la vie est sévère,
Et, vu que tout bonheur ne dure qu’un moment,
Il regarde finir mélancoliquement
Le tabac dans sa pipe et le vin dans son verre ;

Deux voisins, ses amis, sont là-bas, chuchotant
Qu’il ne survivra pas à la défunte, en tant
Qu’elle était au travail aussi brave que quatre.

Et lui songe, les yeux d’une larme rougis,
Qu’il va rentrer, ce soir, ivre mort au logis,
Bien chagrin de n’y plus trouver personne à battre.
Webmaster : Jean-Pierre Riocreux / webmaster@anne.riocreux.com / riocreux.com

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